Pour la pensée Indienne traditionnelle,
l’époque actuelle représente non pas une période de progrès de l’humanité
mais une phase de dégénérescence,
celle où « le taureau de la justice »,
ayant été privé successivement,
dans chacun des trois âges précédents, de l’un de ses pieds,
d’abord de « l’effort sur soi-même » (tapas),
puis de la pureté (śauca),
et ensuite de la compassion (dāyā),
repose maintenant en équilibre instable sur l’unique jambe qui lui reste,
celle de la vérité (satya),
sur laquelle il essaie péniblement de se maintenir,
en butte aux attaques du démon Kali qui,
encouragé par le mensonge,
tente de lui dérober même ce dernier support.
Des textes Sanskrits remontant aux environs de l’ère chrétienne prévoient que,
dans ce dernier âge, la « confusion des castes » sera telle que
ceux qui détiennent la connaissance (les brahmanes) délaisseront l’enseignement
pour se livrer à des besognes lucratives sans rapport avec leur vocation,
ou bien « vendront les Veda »,
c’est-à-dire prostitueront leur savoir,
tandis que les personnes non autorisées, incompétentes (les cudra),
les ignorants et les charlatans s’approprieront les textes sacrés
et prétendront les interpréter.
On n’est pas forcé d’adopter le point de vue Indien ;
toutefois il faut reconnaître qu’en ce qui concerne le yoga
cette prédiction n’est pas sans fondement :
tandis que l’Inde s’engage à fond dans la poursuite des intérêts matériels
dont la conquête laisse l’occident plus ou moins désabusé et insatisfait,
la popularité dont commence à jouir le yoga dans les pays occidentaux
n’est-elle pas le pire danger qui le guette ?
Car il faut admettre que cette popularité,
bien qu’elle soit le signe d’une aspiration réelle à un dépassement de soi
par les méthodes que le yoga est susceptible d’apporter,
ne va pas sans une déformation sans cesse croissante.
N’importe qui, pourvu qu’il soit doué de souplesse physique, d’énergie
et d’un peu de bagout, peut s’improviser en six mois « professeur de yoga »,
et le yoga de consommation courante auquel on aboutit
n’est rien d’autre qu’une gymnastique de bonne santé.
Il ne s’agit pas d’en contester les effets bénéfiques
sur le psychisme d’individus voués à la station assise prolongée,
et soumis à tant de pression nerveuse et à l’action débilitante du confort moderne,
mais de regretter qu’elle soit si éloignée de ce qu’est originellement et dans sa complétude,
le Yoga.
Les quelques pages de ce livre cherchent à replacer le lecteur dans la perspective Indienne,
et, l’arrachant aux ambitions bornées du « yoga pour être en forme »,
à élargir sa vision en lui faisant redécouvrir le yoga
dans son ampleur, sa profondeur et ses multiples applications.
Tara Michaël -
Introduction aux voies du Yoga (Ed du Rocher 1980)